La « pseudo-expertise » en éducation…

Les citoyens nord-américains, de façon générale, sont habituellement convaincus qu’ils seraient capables d’occuper deux types d’emplois mieux que ceux qui le font présentement : les arbitres sportifs et les enseignants.

Faisant moi-même partie de cette deuxième catégorie professionnelle, je suis souvent dépassé par les commentaires que je lis ou entend à l’égard de l’état actuel de l’école publique. Bien sûr, le système scolaire a ses défauts – loin de moi l’idée de les nier. Toutefois, je déplore le fait que tous se sentent experts en la matière, comme si avoir été élève leur confère une expérience qui leur permet de se prononcer sur des enjeux pédagogiques de façon concrète. Ce n’est pas parce qu’on a été élève qu’on est expert en pédagogie. Une fois que vous avez été malade, vous sentez-vous à l’aise de dire à votre médecin comment faire son travail? Manger un hamburger fait-il de moi un boucher?

Évidemment, l’école étant une institution publique, il va de soi que les citoyens aient leur mot à dire dans la façon que le système évolue. C’est pourquoi la structure de gouvernance présentement en place donne, justement, la parole au public (conseils d’éducation de districts, comité parental d’appui à l’école, …). Mais plusieurs personnes n’hésitent aucunement à émettre des opinions bien tranchées quant à ce qu’ils voient comme les principaux problèmes de l’école publique telle qu’on la vit aujourd’hui. Et ces pseudo-experts critiquent l’école d’aujourd’hui en l’imaginant comme elle était hier, et en négligeant les transformations qui y ont eu lieu, et qui continuent d’y avoir lieu.

Malgré le fait que je trouve ce genre de commentaire, trop souvent irréfléchi, comme nuisant à l’évolution du système scolaire, je ne m’étendrai pas ici sur une défense de notre école publique. Ce sera pour un autre article… Cependant, je veux parler de certains problèmes auxquels nous faisons face. Les élèves d’aujourd’hui sont quelque peu différents de ceux d’il y a 10, 20, 30 ans. Des études semblent démontrer qu’ils apprennent différemment, qu’ils interagissent avec leur entourage, immédiat ou distant, de manières qui étaient inimaginables il y a quelques années à peine. La proéminence de la communication instantanée semble changer le regard que nos jeunes posent sur le monde; à tout le moins, c’est leur manière de traiter l’information qui se transforme. Mais comme le focus de leurs interactions se déplace, les notions de respect, de politesse, de déférence, semblent se redéfinir également. Et un fossé semble vouloir se creuser entre une masse enseignante « de la vieille école » (vous me passerez l’expression) et des jeunes qui viennent nous brasser dans notre confort.

L’an dernier, dans un article paru dans le journal La Presse (http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201202/10/01-4494651-devalorisee-usee-ecrasee.php), une enseignante se plaignait d’être usée et désabusée par une clientèle scolaire qui manquait trop souvent de respect et des parents qui ne semblaient pas vouloir appuyer l’école. Cet article avait suscité de nombreuses réactions à l’époque. Par la suite, la journaliste et chroniqueuse Marie-Élaine Cloutier, de la radio de Radio-Canada Acadie, a monté un dossier, étalé sur 3 jours à l’émission Libre-échange, dans lequel elle cherchait à explorer comment les enseignants d’ici vivaient cette réalité. J’ai été invité à contribuer à cette émission, et mon entretien peut être entendu ici: http://www.radio-canada.ca/emissions/Libre_echange/2011-2012/chronique.asp?idChronique=209444

Je ne partage que très peu des opinions de l’enseignante blasée. Mon expérience me permet de travailler avec des jeunes habituellement très respectueux, et avec des parents qui nous appuient presque toujours. Cependant, nous avons à faire face à certains défis. Je suis d’avis que nous, éducateurs, devons nous adapter, jusqu’à un certain point, aux réalités des élèves en matière d’apprentissage et de communication. Et je suis profondément préoccupé par le fait que bon nombre de mes collègues continuent de croire qu’il est légitime et profitable de vouloir continuer de mouler nos élèves selon nos vieux paradigmes éducatifs, alors que je suis convaincu que nous devons évoluer.

Le système scolaire public a cheminé ÉNORMÉMENT au cours des dernières années, et les nouvelles réalités sont venues modifier, de plusieurs façons, ce qui se passe dans nos écoles. Mais il reste encore du chemin à faire. Plutôt que de critiquer un système qui est en pleine évolution sans vraiment en connaître la nature, les citoyens devraient s’unir pour faire des choix de société qui permettraient de meilleures réflexions, de meilleures décisions, quant aux destinées de notre école. Parce que, malheureusement, tout ça passe par l’argent…

Publicités

3 réflexions au sujet de « La « pseudo-expertise » en éducation… »

  1. Il faut dire que le contenu de cet article me laisse un peu sur ma faim. Plusieurs thèmes y ont été abordés sans aucune tentative d’approfondissement. Toutefois, l’article a le mérite de mettre en exergue le problème fondamental de notre époque: l’absence quasi totale de débat de société ou la présence quasi déconcertante d’experts de tout acabit. Cette absence de débat fait que tout le monde devient expert, scientifique, philosophe, personne de ressource, parent, à condition qu’on ait une voix qui le clame. Il suffit de disposer quelques chiffres statistiques, et le tour est joué. Personne n’a le temps de les vérifier. Un autre argument de taille, c’est de tout mettre sur le dos de l’évolution. Il parait qu’un enfant né en 2012 serait foncièrement différent de celui des années 1970. C’est fort possible que ce soit vrai, mais en termes de besoin, je ne vois rien différent entre moi, enseignant né dans les années 1970, et mes élèves. Certes, il y a une petite différence, celle relative aux valeurs et à l’éducation de base que chacun reçoit. Donc, en fait, aucun bébé ne nait irrespectueux, raciste, accro aux outils informatiques, etc. Il serait plus approprié de dire que ce sont les parents qui ont évolué, et non les enfants. On n’a pas besoin d’être détenteur de doctorat en psychologie pour prévoir le comportement d’un adulte dont l’éducation reçue à l’enfance est celle où il n’a jamais été confronté à un « non », à un échec, à une difficulté, etc. Si jusqu’à l’âge de 18 ans, une personne n’a jamais appris à faire la lessive ou la vaisselle, il y a de forte chance qu’il y ait de problèmes liés à la proprété dans sa vie de couple. Elle s’attendrait à ce que son partenaire fasse le ménage. Le besoin des humains, qu’ils soient nés dans la jungle, au 17e siècle, en ville, etc. reste le même; ce sont les outils qui ont évolué. Or, un outil n’est qu’un moyen pour atteindre un objectif, lequel devrait être défini par la société. Quel est donc cet objectif? À l’époque du behaviourisme, on voulait un citoyen apte à exécuter une tâche. Les tenants de cette approche éducative avaient le mérite d’être claires sur l’objectif à atteindre. Quel genre de citoyen le système éducatif d’aujourd’hui voulait-il promouvoir? Un citoyen doté d’impatience, de manque de respect, d’effort? L’absence d’un choix claire laisse un vide, leque est maintenant occupé par les « pseudo-experts ». Après tout, « la nature a horreur du vide », dit-on.

    • Merci beaucoup de ta réponse, Jean (et excuse le retard de la mienne – les fins de semestres sont accaparantes!).

      J’apprécie que tu soulignes le manque de « mordant » de mon article. L’une des raisons pourquoi je me suis dotté d’un blogue, c’est justement parce que je trouve que j’ai parfois besoin d’un coup de pouce (ou d’un coup de pied 😉 ) pour approfondir mes réflexions. Je me permet donc de réagir à certaines choses que tu avances.

      Tu sembles dire que les jeunes n’ont pas réellement changé avec le temps, que ce ne sont que les outils qui ont « évolué ». Quoique je sois d’accord que les besoins fondamentaux de l’être humain ne sont pas très différents de ce qu’ils étaient à l’ère pré-technologique, je suis toutefois convaincu que l’avènement d’outils d’information et de communication plus avancés vient modifier les apprentissages que nous « devrions » viser. Comment justifier que, dans certains contextes, l’école continue à faire apprendre aux élèves des contenus notionnels « par coeur », alors que cette information est de plus en plus accessible au bout des doigts (des pouces) de tous les élèves? Comment croire que l’école prépare des citoyens productifs et engagés alors qu’elle ne leur enseigne pas comment utiliser efficacement les technologies qui meublent leurs vies?

      Selon moi, le rôle de l’école se doit de changer drastiquement, et le plus rapidement possible. L’école a visée béhavioriste, comme tu le dis si bien, est révolue. Je ne prétendrai pas savoir exactement le forme que devrait prendre la nouvelle école. Toutefois, j’espère que nous saurons bientôt outrepasser le mode « entonnoir », où tous passent par un chemin plus ou moins identique, dans un temps pré-défini; il serait idéal que plus d’élèves puissent vivre des succès à des rythmes différents.

      Mais ce sur quoi on s’entend vraiment, Jean, c’est que ces décisions fondamentales doivent être prises par la société en son entier, et non pas par l’école de façon isolée. Si le système scolaire est aussi difficile à changer, c’est probablement parce que les décideurs ne connaissent que le système dans lequel ils ont grandit, et qu’il leur est difficile d’imaginer faire différemment…

      Quant à la prolifération de « pseudo-experts », tu cibles bien le problème. La montée des médias sociaux a de nombreux avantages, mais un inconvénient important: TOUT LE MONDE a son mot à dire, y compris ceux qui ne savent rien à rien mais qui parlent fort. Et la loi de la jungle sévit ici comme ailleurs. Les blogueurs les plus agressifs, les producteurs de vidéo YouTube les plus prolifiques, les twitteurs les plus occupés: voilà nos nouveaux « experts ». Et comme on ne semble plus vouloir créer d’arène pour des débats de fond, on tue graduellement l’esprit critique, la pensée scientifique. On s’abreuve de « télé-réalité » (y’a-t-il jamais eu pire usage du mot « réalité »?), on se préoccupe de la dernière tenue de Lady Gaga, on blâme le chiac pour les problèmes linguistiques au Québec… on fait dans le facile. Ce dont il manque, partout, c’est de la rigueur!

  2. Le behaviourisme est-il vraiment révolu? C’est fort possible, cela dépend de l’angle sous lequel on le voit. Si, en mes propres mots, ceux d’un individu terre à terre, je redéfinissais le behaviourisme comme étant une approche prônant l’apprentissage passif, c’est-à-dire un processus où l’apprenant reçoit de l’enseignant-e afin qu’il adopte un comportement pédagogiquement observable et prédéfini par un programme d’études, alors le behaviourisme se distinguerait des autres approches, qu’elles soient socioconstructiviste, cognitiviste, ou tous les « isme » possibles en pédagogie, par la passivité de l’apprenant, alors que les autres approches prônent sa participation au processus. Le résultat, c’est-à-dire le comportement observable, qu’il soit exprimé en termes de chiffre (bulletin chiffré) ou de compétence, reste similaire. Donc, en fait, ce ne sont pas les approches qui devraient être en cause, mais le manque d’objectif clairement défini par la société. En tant que parent, qu’attendons-nous de l’école? Serait-ce l’institution qui a pour mission d’accompagner nos enfants à devenir ce qu’ils veulent être? Si oui, quelles seraient les caractéristiques d’une telle institution? Si la société peut répondre à cette question de façon sincère et honnête, sans considération trop pécuniaire, alors ladite société aura fait un grand pas. Ainsi, la formation des enseignant-es, les programmes d’études, nos institutions éducatives, reflèteraient cette vision que la société s’est donnée. De quelle vision s’agit-il? Serait-ce celle qui prônerait que la réussite d’une personne passe par le montant d’argent que la profession de cette dernière lui procure? Un docteur devrait-il être perçu comme étant plus important qu’un enseignant? Si oui, alors c’est tout à fait normal que le docteur gagne plus du double le salaire d’un enseignant. Je présume, dans un tel cas, que le salaire du docteur se justifie par le fait que ce dernier travaille deux fois plus que l’enseignant. Étant donné que c’est dans la nature humaine de se considérer plus important que l’autre, il n’y a pas lieu de s’étonner que nos enfants cherchent d’avantage à choisir le chemin qui leur procure un tel statut dans la société, et non celui qui contribue forcément à leur bien-être, à moins que la société s’entende pour ériger l’argent comme étant le garant de ce bien-être. Si tel est le choix de la société, soit. Ce qui serait hypocrite, c’est de prétendre promouvoir une valeur contraire à ce que l’on fait. ‘’Les bottines, dit-on, doivent suivre les babines’’
    Une société à visage humaine n’exige pas que l’on pratique forcément le communisme, ni le socialisme, mais une société où toute décision la concernant doit être prise en fonction du bien-être des humains. Je doute fort que c’est ce qui se passe de nos jours.
    Je suis d’avis que l’école ne reflète plus les aspirations d’aujourd’hui. Mais lesquelles? Je crois qu’elles sont biens décrites dans la partie théorique de nos programmes d’études. Ce ne sont donc pas les idées qui manquent, mais entre lesdites idées et l’action, se dresse l’argent, ce moyen pourtant mis en place par nous-mêmes, et qui malheureusement détermine de plus en plus nos choix. Tout ce qui amenait l’humain à réfléchir, à analyser, à avoir un esprit de synthèse, etc. cède la place à une autre forme d’attitude qui consiste à tout accepter, pourvu qu’on y trouve un avantage pécuniaire. Le comble de tout cela, c’est que la science, elle-même, est de plus en plus soumise aux caprices de l’argent, donc à ceux qui en ont le plus. Qu’on ne s’étonne pas qu’au lieu de nous rendre heureux, la science, surtout infuse, contribue à nous aliéner, donnant ainsi raison à François Rabelais qui, à son époque, estimait déjà que la science sans conscience n’était que ruine de l’âme. Rabelais, né au 15e siècle, semble être plus évolué que ceux qui, sans les gadgets informatiques, ne peuvent plus survivre dans notre monde rendu volontairement complexe.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s